Dans le discours d’intronisation du président Rock Marc Christian Kaboré, le 29 décembre 2015, il avait particulièrement insisté sur la nécessité d’instaurer la discipline, la citoyenneté et le respect de la loi.
En rappel, le tout nouveau président du Faso avait dit :
« L’incivisme, la remise en cause de l’autorité de l’Etat, et d’une manière générale, le non-respect de la loi par les citoyens et les personnes morales doivent cesser immédiatement. En tout état de cause, toutes les mesures seront étudiées et mises en œuvre pour que force reste à la loi. (…) Tout en étant un ardent défenseur des libertés individuelles et collectives que je souhaite promouvoir et élargir, je voudrais attirer l’attention de tous que bien souvent l’ennemi de la liberté, c’est la liberté mal comprise et sans bornes ».
En observateur attentif de la scène politique de notre pays, nous avons été inquiété par cette insistance persistante car on traversait une période relativement calme à cette époque sans crises post-électorales, dans l’attente de la mise en place du nouveau gouvernement. Deux semaines après, les djihadistes attaquaient Ouagadougou en son plein cœur et depuis cette date du 15 janvier 2016, « plus rien n’est comme avant ». Mais par la suite, nous avons assisté à un regain de tension avec des attaques sporadiques que nous avons mises au compte des répliques après séisme.
Cependant, les élections municipales viendront alors nous replonger de nouveau dans une vague jamais égalée que nous avons analysée dans les écrits antérieurs. Cependant, nous n’avons pas encore épuisé les actes d’incivisme qui se manifestent aussi bien au niveau politique que dans la vie quotidienne des Burkinabè au point de nous amener à nous demander pourquoi autant d’actes d’incivisme ? Qui en sont les responsables et quelles sont les causes profondes ?
Nous n’allons pas nous étaler sur les manifestations que nous vivons au quotidien aussi bien dans la circulation (non-respect du code de la route, violences policières, refus d’obtempérer…), dans les services publics de l’Etat (absentéisme chronique, laxisme, corruption…) dans le quartier (installation anarchique des boutiques de rue, des ateliers, garages…).
Nous pensons que les causes profondes sont à rechercher dans la durée du régime Compaoré avec ses impacts psychologiques et psychiques sur la classe politique et les citoyens. En d’autres termes, le traumatisme politico-militaire de ce qu’une certaine presse avait surnommé « l’enfant terrible de Ziniaré » perdure et marque jusqu’à présent les hommes politiques de tout bord. Par conséquent, la réaction du peuple peut être comprise, même si elle n’est pas acceptable.
L’intérêt de la présente analyse n’est certainement pas de trouver des excuses pour les indisciplinés ou les pyromanes mais de rappeler à ceux qui détiennent le pouvoir qu’on ne peut pas continuer « à faire du Compaoré sans Balise Compaoré ». A cet effet, le Président du Faso devra se ressaisir, s’élever au dessus de la mêlée pour donner l’impulsion nécessaire afin que son autorité légitimement acquise dans les urnes s’exerce dans toute sa plénitude.
Nous allons partir de l’analyse de l’impact de la durée du régime défunt sur le plan psychologique dans un premier temps. Nous terminerons par la perception de la situation par les populations et ses conséquences dans ses rapports avec le sommet.
En rappel, si l’histoire n’est pas une science mais un savoir, il est connu et admis que les régimes politiques qui durent longtemps engendrent le chaos. Par exemple, après 70 ans de communisme, l’Union Soviétique s’est effondrée et aussi bien à Moscou que dans les capitales des nouveaux pays indépendants des années 1990. Le développement se traduit par l’émergence de nouveaux oligarques et le peuple, l’éternel, perdant croupit dans la misère. Passons Cuba pour en arriver en Afrique. La chute du régime de l’Apartheid en Afrique du Sud n’a pas apporté les résultats escomptés, tant la pauvreté endémique de 40 années d’exploitation raciste a fortement grippé la machine. Mandela qui était le premier à le comprendre n’a pas voulu faire un second mandat en donnant la chance au pays « d’accélérer son histoire ». Dans le Maghreb (Tunisie, Egypte, Lybie..), au Gabon, au Togo, au Mali de Moussa Traoré et enfin en Côte d’Ivoire… les différents régimes, jadis « solidement bien implantés » se sont fragilisés, voire se sont s’effondrés, démontrant une fois de plus que « le temps (durée) est l’ennemi du politique ».
Au Burkina Faso, Blaise Compaoré a accédé au pouvoir dans le sang en instaurant un régime de terreur depuis le 15 octobre 1987 ; mettant fin à quatre années de ferveur idéologique volontariste. Durant son long règne, et malgré tous les changements qu’il opérés, le passage à l’Etat de droit n’a jamais été achevé et les apprentis sorciers constitutionalistes avec à leur tête un militaire ont appliqué une peinture démocratique sur un régime militaire. Les différentes organisations politiques qui se sont succédé aux côtés du pouvoir de Blaise Compaoré, que ce soit l’ODPMT ou encore le CDP, l’ont été par la volonté et au service du seul chef. Les mêmes serviteurs sont encore présents sur la scène politique aussi bien au pouvoir que dans l’opposition. Les opposants étaient fabriqués soit comme candidat (Frederic Guirma, Maxime Kaboré, Ram Ouédraogo…) soit comme parti politique et ses partis devaient leurs ressources financières, sinon leur existence sur l’échiquier politique national, par la seule volonté de Blaise Compaoré. Toute voix discordante (journaliste ou politique) était soit neutralisée sur le plan financier ou simplement « fait », comme on le disait à l’époque.
Dans ce contexte, toute idée de lorgner le fauteuil présidentiel était devenu un rêve dangereux que tout politique s’était interdit vivement. « Qui est fou pour lorgner Kossyam » avait lancé quelqu’un qui est devenu subitement courageux après la chute « du chef ». Pendant que les opposants consensuels ou non jouaient « leur rôle » dans les limites autorisées par « le chef », les sujets l’encensaient dans son règne sans fin et sans limite et toute disposition visant à limiter cette éternité dans le temps et l’espace était jugée « antidémocratique ». Du coup, le chef se croyait invincible et toute petite secousse à son pouvoir était comme un petit coup de vent sans effet. Le Burkina Faso de Blaise Compaoré était donc un long fleuve tranquille pour lui et sa famille dans lequel baignaient des opposants fabriqués et des partisans bâillonnés et frustrés.
Et comme l’injustice est le premier ennemi du pouvoir, la famille régnante s’est donc livrée au pillage économique et aux abus de toute sorte avec la complicité des juges qui étouffaient les dossiers. « Appuyées » et /ou intimidées, toutes les personnes susceptibles de dire le droit ou même de témoigner prenaient un gros risque à se mêler de ce que « tous savait mais que personne n’osait dire ».
L’Etat voyou s’était même exporté au Libéria, en Sierra Leone, en Côte d’Ivoire et le représentant personnel « du chef » auprès des Nations Unies qui assurera un rôle de premier plan pendant la transition était de toutes les batailles pour défendre l’indéfendable.
Ainsi, les victimes collatérales se comptaient en millions aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Parallèlement, la gangrène monte à l’intérieur du régime qui se fragilise de l’intérieur comme un bois mort. Les analystes de l’époque qui ont osé affirmer que les carottes étaient cuites avaient en face « le diseur officiel de vérité » en la personne de Djibrill Bassolé. Ce dernier aussi, ainsi que son ami Yacouba Ouédraogo di Yak (qui avait créé un mouvement pour colmater les brèches) vont tous se révéler être, par la suite, des fidèles qui lorgnaient le fauteuil du chef sans pouvoir le dire.
L’explosion interviendra les 30 et 31 octobre 2014, avec la foule incontrôlable et livrée à la merci du premier venu. La querelle selon laquelle « Qui est le père de l’insurrection ? » a opposé Ablassé Ouédraogo, devenu « correspondant personnel d’une certaine presse étrangère, radio notamment » à Emile Paré qui aurait « déclaré la fin de la session extraordinaire » sans être parlementaire. C’est magique n’est-ce pas ? Et pire, les vautours et les-sans-vergogne vont se livrer à des querelles sur le partage des victimes. Quelqu’un ira jusqu’à déclarer que sur la vingtaine de victimes de l’insurrection populaire, « 17 sont des militants du MPP ». Franchement !
Pendant donc que les politiques « républicains » se livraient à des querelles macabres sur « le partage des cadavres » le « peuple mouton » scande une fois de plus « l’armée au pouvoir ! » comme en 1966. C’est donc dire qu’aucun homme politique se leur semblait à même d’occuper la fonction tant ils étaient tous mouillés.
En rappel, nos beaux-parents les Malgaches ont fait leur insurrection et ont mis un DJ au pouvoir. On en a plein dans tout le Burkina Faso. Bon, après tout, 27 ans, ça laisse des traces et pas de repères, n’est-ce pas ? Et comme chacun trainait sa casserole, certains ont cru qu’un simple mea-culpa suffit pendant que d’autres comme l’ADF RDA et les opposants de la mouvance présidentielle se sont murés dans le silence « non coupable ». Après tout, un pardon même du bout des lèvres suffit au pays « du peuple mouton » pour se faire une nouvelle virginité politique.
La conduite de la transition sur laquelle nous reviendrons très prochainement a démontré une fois de plus que Blaise Compaoré a discrédité et anéanti la classe politique burkinabè ; ce qui a laissé le pays, après sa chute aux mains fabriqués par « le chef » qui a organisé et orchestré « son départ ». S’il n’a pas mis en place ses remplaçants, ceux-ci, en rien, ne pouvaient lui créer des problèmes : anciens représentant personnel à l’ONU appuyé par un ancien proche de sa sécurité personnelle et le tout encadrés et surveillé par le premier responsable de sa sécurité. Et comme la plus belle femme du monde ne peut donner que ce qu’elle a, ceux-ci vont tenter d’appliquer les méthodes auxquelles ils ont été formés et habitués. Et comme « l’élève dépasse toujours le maître », ceci explique pourquoi en 13 mois, « l’aigle a pris notre poisson qui séchait au soleil » . Une fois de plus, le peuple a perdu. On reviendra sur ces ravageurs sous peu, c’est promis.
Les seules forces organisées vont ainsi prendre part aux élections et comme la révision du code électoral est intervenue dans la précipitation pour « bloquer » une partie pour complicité active au profit de la partie « complicité passive »… Ouvrant alors le boulevard vers une victoire certaine du MPP qui comptait des sympathisants au sein de l’équipe de la transition et la société civile, créant un mélange des genres, la ruée vers le MPP s’accélère. On a même annoncé à un certain moment l’arrivée d’un certain Zakaria, l’homme par qui la chute du CDP a commencé à l’arrondissement 4 de Ouagadougou. Comme l’un des leaders militaires de la première phase de la transition, « Il sent la poisse, on n’en veut donc pas ».
Ainsi, la méthode Blaise Compaoré a survécu et les militants chanceux du CDP qui sont passés à la trappe se sont engouffrés dans le MPP avec comme seule ligne directrice et idéologique « on n’a pas les habitudes de l’opposition » disait un politique dans un pays voisin.
Le long règne de Blaise Compaoré a nivelé la classe politique et discrédité les hommes politiques
Disons donc que le long règne de Blaise Compaoré a nivelé la classe politique et discrédité les hommes politiques. La conduite de la transition et les affaires que nous découvrons au fur et à mesure n’ont fait que confirmer une fois de plus que les habitudes n’ont pas changé ; pire, elles ont empiré. Les opposants de la « 25ème heure » devaient donner la garantie au peuple qu’ils avaient des raisons objectives, idéologiques et politiques de quitter le navire CDP de l’époque. Au lieu de cela, ils se sont alignés à la tête du MPP, montrant qu’il s’agissait non pas de la défense des intérêts du parti, mais d’une querelle de positionnement personnel. La grande bagarre pour les positions sur la liste à la députation et les municipales avec tous les actes de violences qui s’en suivent sont les manifestations, au niveau des militants, de cette envie permanente « de manger ». Par son comportement, la tête n’a pas montré d’autres voies.
L’opposition n’a pas fait mieux. En s’engouffrant dans les mêmes erreurs d’anciens compagnons du chef aux imaginations limitées, elle a présenté les mêmes déçus du CDP qui ont rejoint ses rangs ; comme quoi le changement, ce n’est pas pour maintenant. De même, lors des « distributions de postes » à l’Assemblée Nationale ou dans le parlement panafricain, elle s’est donné en spectacle en reprochant aux gagnants du jour d’avoir fait la même chose qu’eux dans le temps en « ne leur donnant pas assez de postes ». On prend les mêmes et on recommence, ainsi va la vie politique au pays des Hommes intègres.
La formation du gouvernement de janvier 2016 avec à sa tête un certain Paul Kaba Tiéba est venu confirmer que le MPP n’est pas un parti politique ordinaire mais « la chose de son chef » du moins de « ses chefs ». Dans une démocratie normale, les analystes politiques et les hommes de presse peuvent pronostiquer pour dire à 90% qui sera ministre et à quel poste. Tout comme Blaise Compaoré, le président élu nous a sorti en janvier un parfait inconnu de son chapeau à la grande surprise du peuple et à la déception de son bureau politique national. Et ce dernier, lors de sa toute première conférence de presse, viendra « remercier le Président Blaise Compaoré (…) », comme quoi 27 ans de traumatisme, ça laisse des traces ! Une dame qui a pris la parole lors de « la fête des femmes » le 8 mars 2016, a fait de même en disant « Excellence Mme Chantal Compaoré (…) » et a terminé son discours sans rien rectifier.
Certains députés du parti et des membres qui se croyaient influents au sein du bureau politique national n’ont pas hésité à nous confier que le bureau politique n’a pas été consulté pour la formation du gouvernement. A la question de savoir pourquoi ne pas poser le débat lors des réunions fréquentes du bureau, tous se sont murés dans le silence « au nom de la discipline du parti » ; ce qui laisse croire que le seul changement intervenu dans le système hérité de Blaise Compaoré est qu’il est devenu tricéphale. Face à une telle situation, la question qui nous vient à l’esprit est la suivante : Jusqu’à quand peut-on diriger un parti politique dans la compromission et la frustration de ses membres ?
Cette classe politique que l’on voit depuis 1987 a-t-elle quelque chose de nouveau à proposer ?
Malgré le bilan élogieux des 100 jours qui nous a été présenté dans les mêmes conditions avec « le chef sur son trône surélevé », nous ne voyons pas grand changement : préférence pour la presse étrangère au détriment de la presse nationale pour les déclarations les plus importantes (par complexe ?), tâtonnement généralisé dans la gestion des affaires d’Etat, mandat contre Soro et contre Blaise Compaoré noyés dans les méandres diplomatiques, trio (AN, Intérieur et Extérieur) dépêché à Abidjan sans convaincre l’opinion, liberté provisoire distribuée à tous les dealers de parcelles, aux élus et autres accusés de coup d’Etat… donnant l’impression qu’on a rien à leur reprocher. Acharnement sur « les amis d’hier », la course au placement de ses proches dans la haute administration d’Etat, népotisme, etc.
Le peuple voit et comprend car tout cela se fait au grand jour maintenant et ceux qui dénoncent sont soit traités d’aigris ou menacés, voire intimidés. La fracture s’élargit entre le peuple et le pouvoir. Les agissements arrogants de certains ministres actuels et le vide créé par certains cumuls dans la hiérarchie politico-administrative ne font qu’en rajouter. Le peuple a du mal à suivre et comme on le sait en psychologie, dès que le commandement est perturbé, celui qui reçoit les ordres ne sait plus quoi faire.
Pour ne pas conclure, retenons que les 27 années de Blaise Compoaré ont créé un vide politique sans précédent dans notre histoire. Le charisme de cet homme et le culte du chef que lui vouaient ses serviteurs frustrés et ses opposants fabriqués ont anéanti la classe politique. Les « transitaires » et à leur tête la paire « Zida -Kafando » sont venus enlever le peu de crédit que le peuple accordait encore à la classe militaro-politique.
L’incompréhension manifeste des affaires judiciaires avec les affaires Guiro, Soro, Compaoré, les libertés provisoires distribuées… la mauvaise communication notamment des listes de voitures disparues, de meurtrier identifié et invité à se rendre… tout cela donne l’impression que le gouvernement n’a pas le charisme nécessaire. De même, face à l’insuffisance de l’Etat à assurer sa mission régalienne de la sécurité des citoyens et ce, conformément à la constitution, la mise en place des groupes d’autodéfense constitue une mauvaise réponse sinon la plus dangereuse et l’histoire des autres pays africains comme la Centrafrique, le Soudan ainsi que Congo Brazzaville doit nous servir de leçon.
Il appartient au Président élu d’affirmer son pouvoir et de mettre fin à ces errements de début de règne en se focalisant sur son programme politique. La conduite actuelle des affaires fait écrire par certains que vous avez certes travaillé à la chute de Blaise mais que vous n’étiez pas prêt à assurer le pouvoir d’Etat comme ce qu’on voit actuellement avec les leaders du Brexite de l’autre côté de l’Atlantique. Après tout, c’est bien lui qui a été élu et qui sera comptable de son bilan. Le choix des hommes qui vous accompagnent dans cette mission est certes très délicat, compte tenu de vos histoires respectives et de vos visions différentes de l’avenir politique de notre pays. Mais un gouvernement c’est un orchestre et s’il y en a qui jouent hors gamme, il faut les mettre dans les rangs ou les remplacer par des musiciens plus compétents sinon vous risquez de jouer la cacophonie.
Abou Bamba DOUKARE (ABD)
1 C’est une expression populaire chez les Mandingue qui signifie que les pauvres n’ont que du poisson sec à manger et à le sécher au soleil, l’aigle peut l’emporter. Vous resterez bredouille comme le cas de l’Etat avec ses caisses vides aujourd’hui.
Source: LeFaso.net
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