Jeune burkinabè engagé, Daouda OUEDRAOGO est un étudiant burkinabè de la diaspora qui n’hésite pas à user de son stylo pour s’engager dans le débat politique burkinabè. A travers de nombreuses contributions sur Lefaso.net, il a partagé ses critiques, ses inquiétudes et ses espoirs concernant la politique de son pays. Lors d’un de ses passages à Ouagadougou, nous l’avons rencontré pour qu’il nous livre son avis sur certains points.
Lefaso.net : Présentez-vous
Je m’appelle Daouda OUEDRAOGO, je suis étudiant burkinabè ; précisément je suis doctorant à l’université de Bordeaux en droit public où je prépare une thèse de doctorat sur la contribution des organisations internationales dans les processus de démocratisation.
Lefaso.net : Votre parcours ?
Je suis un ancien élève du Lycée Municipal de Bobo Dioulasso. Après mon Baccalauréat, j’ai entamé des études de Droit à l’université de Ouagadougou en 2005 et j’y ai obtenu une Maîtrise en 2009. En 2011, j’ai obtenu une bourse d’une fondation privée française pour continuer mes études en France. J’y ai d’abord fait un Master en Droits de l’Homme à l’Institut des Droits de l’homme de Lyon, puis un autre en Droit international public à l’Université Jean Moulin Lyon 3 et enfin depuis 2013, je prépare une thèse en droit public à l’Université de Bordeaux.
Lefaso.net : D’où vous vient l’engagement dans le débat politique ?
Mon engagement vient d’assez loin. Depuis tout jeune, j’ai toujours été intéressé par l’actualité aussi bien au niveau national qu’international. Après mon baccalauréat, j’ai entamé des études en Droit, une des filières les mieux à même de développer un esprit critique de la vie politique. De là, je me suis dit que je devais me servir de mon bagage intellectuel pour servir la l’intérêt général et cela se traduit pour le moment par des contributions sur Lefaso.net et des interventions sur d’autres médias, notamment RFI à travers l’émission « Appels sur actualité » animé par Juan GOMEZ.
Lefaso.net : Le fait que vous viviez hors du BF a-t-il influencé votre engagement ?
Mon engagement a commencé ici au Burkina Faso. J’ai eu la chance de faire en 2011 un stage au Centre pour la Gouvernance Démocratique sous la direction du Professeur Augustin LOADA. Cela a été une excellente expérience qui m’a davantage ouvert l’esprit sur un certain nombre de questions notamment politiques et institutionnelles. Mon engagement s’est dès lors poursuivi même hors du pays. Certains Burkinabè se désintéressent de la situation nationale dès qu’ils ne sont plus au Burkina ; ce n’est pas mon cas. Le fait d’être à l’étranger est une richesse. Cela m’offre un regard particulier par rapport à ce qui se passe au Burkina. Je peux donc dire que le fait de vivre hors du Burkina a renforcé mon engagement. Très souvent, on ne se rend vraiment compte de son attachement à ce pays que quand on est à l’étranger. Je me souviens de l’immense inquiétude que des amis burkinabè et moi éprouvions pour nos familles, amis, compatriotes et pour le pays pendant les événements de 2014 et 2015.
Lefaso.net : D’aucuns dénient aux Burkinabè de la diaspora le droit de porter un regard critique sur la situation nationale, parce qu’ils ne vivent pas nos réalités. Quel est votre avis ?
Je pense que c’est une vision assez réductrice. Il est vrai que je vis actuellement hors du Burkina, mais je connais très bien les réalités du pays. J’ai d’ailleurs vécu ce rejet des Burkinabè de l’intérieur, notamment lors de mes publications sur Lefaso.net. Certains ont commenté en me disant « Vous êtes à l’étranger, restez-y, ne vous mêlez pas de ce qui se passe ici ». Ce genre de réactions me faisaient mal au début, mais j’ai fini par comprendre que ce sont des gens qui ne sont pas intéressés par le débat constructif et qui ont une vision étriquée de la contribution que les burkinabè qui sont à l’étranger peuvent apporter.
Nous ne sommes pas différents des autres Burkinabè, beaucoup des Burkinabè de l’étranger sont nés au Burkina et/ou y ont vécu plus ou moins longtemps. Nous sommes juste des Burkinabè qui sont à l’étranger pour une raison ou pour une autre (études, travail…). D’ailleurs, en étant à l’étranger, nous apportons parfois plus au pays que ceux qui sont à l’intérieur.
Lefaso.net : Vous avez fait des contributions sur des sujets tels que la modification de l’article 37 de la constitution, le sénat, l’insurrection populaire… avec le recul, quelle analyse faites-vous de tous ces événements ?
L’insurrection de 2014 nous a donné un sentiment de fierté parce qu’on a fait quelque chose qui reste une référence. Quand on met en perspective ce qui s’est passé au Burkina par rapport à ce qui s’est passé dans d’autres pays comme le Burundi ou le Congo, on se rend compte qu’on a réalisé quelque chose d’unique qui est apprécié au-delà de nos frontières. Mais ce sentiment est mêlé à de la déception parce qu’il y avait beaucoup d’attentes, sans doute beaucoup trop, et on se rend compte que malheureusement, pour le moment en tout cas, ces attentes sont en train d’être déçues.
Pour moi, l’insurrection est un événement à la fois proche et lointain. Proche dans la mesure où cela s’est produit il y a moins de deux ans et lointain du fait que lorsqu’on voit ce à quoi l’insurrection a donné lieu, on est un peu désillusionné parce que nous croyions réellement au « plus rien ne sera comme avant ». Progressivement, quand les choses ont commencé à se mettre en place, avec la Transition et, plus tard, après les élections, on a vu que les choses ne se passaient pas exactement comme on l’espérait. Il est vrai que par définition aucune œuvre humaine n’est parfaite. Mais lorsqu’on voit que les élites chargées de gouverner le Burkina post insurrection ne répondent pas aux aspirations du peuple burkinabè, on se sent forcément grugé. Cependant, je ne désespère pas qu’à un moment donné, (quand ? je ne sais pas !), les autorités parviennent à rectifier le tir, à changer la dynamique. Dans l’immédiat, il y a un certain nombre de points clés comme la justice, la restauration de l’autorité de l’Etat sur tout le territoire, la sécurité ou la réduction du coût de la vie sur lesquels elles doivent se concentrer au lieu de disperser les énergies.
L’insurrection de 2014 a généré une certaine énergie qu’il faut absolument canaliser pour atteindre les objectifs qu’on s’est fixé afin d’éviter des situations incontrôlables telles que celles auxquelles on a pu assister avec les élèves de Nagaré et de Gounghin, les exactions commises par les Koglwéogo.
S’il faut donner une éducation civique aux populations, cela passe d’abord par les dirigeants eux-mêmes. Il faut que ceux-ci donnent l’exemple. Nombre d’entre eux sont mis en cause dans des dossiers lourds mais sont hors de portée de la justice
Lefaso.net : Que pensez-vous du régime RSS (Roch, Salif et Simon) ?
Je ne les connais pas personnellement. Je me bats pour des principes et non pour des personnes. Je combats des comportements et non des individus. Il ne s’agit pour moi d’attaquer personne. Mais quand on voit le pays tel qu’il est géré, on pouvait s’attendre à mieux. Simplement parce que les RSS comme vous les appelez sont des personnes qui nous ont dit avoir l’expérience de la gestion de l’Etat. Effectivement, ils ont participé au pouvoir de Blaise COMPAORE pendant de longues années et ont donc acquis à ce titre une expérience politique indéniable. La bonne, j’en doute. Vu qu’ils se sont fait élire sur la base de cette « expérience », on ne peut donc pas comprendre l’amateurisme, voire l’incompétence qui entoure la gestion de certains dossiers. De même, il est inconcevable de voir de la politique politicienne prendre le pas sur des questions d’intérêt public. Pour ma part, je n’avais aucun espoir concernant leur pouvoir, raison pour laquelle je ne suis pas déçu. J’avais un certain recul sur ces personnes qui ont posé certains actes. Je ne pense pas que des hommes, de surcroit des hommes politiques puissent changer du jour au lendemain. J’avais d’ailleurs écrit un article juste avant les élections de novembre 2015 pour dire que je doutais de la capacité de la classe politique actuelle, majorité comme opposition, à relever les défis du Burkina post insurrection. La question des Koglwéogo par exemple a été gérée avec beaucoup de légèreté. C’est vrai que ces groupes d’auto-défense répondent à un besoin, celui de la sécurité. Mais c’est une très mauvaise réponse. Il faut impérativement que l’Etat reprenne le dessus parce que, on ne sait pas à quoi cela va aboutir. A terme, cela pourrait constituer une menace pour le pouvoir de l’Etat à exercer seul la violence légitime.
Lefaso.net : Le nouveau pouvoir n’a-t-il pas besoin de temps pour mettre sa machine en marche ?
Lorsqu’on voit les problèmes basiques auxquels les populations sont confrontées, le manque d’électricité, d’eau, de soins, le sentiment d’abandon, l’insécurité et l’incivisme grandissant, on ne peut pas se dire qu’on a le temps. Ceci dit, je suis conscient que l’on ne construit quelque chose de solide qu’en prenant le temps de bien réfléchir, de bien travailler sans précipitation. A ce niveau, je pense qu’il aurait fallu mettre à profit la période post-insurrectionnelle pour réfléchir profondément et mettre en place des institutions qui correspondent à la situation, au lieu de s’engager dans un processus rapide pour contenter certains politiciens et partenaires étrangers, mais qui ne résout pas les problèmes.
Lefaso.net : Que pensez-vous de la Transition et de sa gestion du pouvoir ?
La Transition, comme toute œuvre humaine, a ses imperfections. Globalement, nous avons pu constater des acquis durant la Transition avec certaines lois qui ont été votées ou encore les états généraux de la justice. Cependant, il y a aussi eu des insuffisances. Je fais partie de ceux qui avaient fondé beaucoup d’espoir dans la Transition, surtout quand on voit le profil de certaines de ses figures. Des gens sont morts pour le changement. Et quand après on observe des comportements qui ne font pas honneur à ce sacrifice, on a un sentiment de révolte. Pour moi, il faut en tirer les conséquences, aussi bien au niveau politique qu’au niveau judiciaire. S’il est avéré qu’il y a des gens qui ont géré le pays avec légèreté pendant ou après la Transition, qui n’ont pas compris que les populations attendaient un réel changement, il faut qu’on aille jusqu’au bout. Je ne condamne personne d’avance, mais il faudrait que les personnes mises en cause s’expliquent sur ce qui s’est réellement passé.
Lefaso.net : Les municipales de cette année n’ont pas suscité un grand engouement, comment analysez-vous la situation ?
Je suis en accord avec M. Abdoul Karim SAÏDOU, Coordonnateur à l’Institut Tiémoko Marc GARANGO pour la Gouvernance et le Développement qui disait que les municipales ont été organisées beaucoup plus pour contenter les partenaires techniques et financiers, que pour répondre aux aspirations des populations. Mais cette raison ne saurait expliquer à elle seule le faible taux de participation. La faible mobilisation s’explique aussi par le fait que les électeurs de novembre 2015 s’attendaient à ressentir le changement tant promis. Comme ils n’en ont pas vu la couleur, en tout cas pour le moment, beaucoup ont cru bon de s’abstenir. Même si cela ne résoudra pas les problèmes, ça semble en tout cas logique.
Que pensez-vous de l’avenir politique du Burkina Faso, à quoi peut-on s’attendre ?
(Rire) Je n’ai pas de talents de prévisionnistes mais évidemment on peut se baser sur ce qu’on voit actuellement pour essayer de se projeter. Sur la base de ce que j’ai pu observer, de ce que j’observe actuellement, je pense qu’on peut faire de bonnes choses comme de bien mauvaises d’ailleurs. Je m’explique : de bonnes choses parce qu’avec le recul, on analyse ce qui s’est passé pendant l’insurrection et la tentative de putsch, on se dit qu’il y a de l’énergie citoyenne dans ce pays, qu’il y a des personnes qui sont prêtes à se battre et des talents prêts à tout pour faire avancer le pays. On a beau débattre là-dessus, les problèmes que nous connaissons aujourd’hui sont tout à fait surmontables. Certains peuvent être résolus assez rapidement mais d’autres prendront évidemment plus de temps
J’aime le dire. Le Burkina est en fait tenu par un certain nombre d’individus, pas plus de cent ou deux cent personnes influentes. Il suffit que ces personnes, que l’on rencontre aussi bien dans le domaine économique, politique, culturel ou associatif se concertent et décident de changer la dynamique pour le meilleur et vous verrez que le peuple suivra.
De l’autre côté, nous pouvons hélas faire de très mauvaises choses. D’ailleurs cela se voit à travers certains jeunes qui déploient une incroyable énergie notamment sur les réseaux sociaux, pour des causes que je trouve minables. Je ne veux surtout pas généraliser, mais quand je vois ça, je ne peux m’empêcher d’avoir très peur pour l’avenir. Il faut réfléchir. Encore une fois, on ne doit pas se battre pour des personnes mais pour des principes ; on doit lutter contre des comportements et non contre des individus. Je me demande comment on peut être jeune, avoir l’avenir devant soi, et lier son destin à celui d’hommes politiques en fin de vie politique ou même dans certains cas en fin de vie tout court.
Nous avons fait une transition politique, maintenant nous devons faire une transition générationnelle. Entendons-nous bien, je ne suis pas contre les « vieux », mais je pense qu’on doit les accompagner respectueusement vers la sortie. Vous savez, la plupart de nos dirigeants actuels sont dans la politique depuis plusieurs décennies, et j’aime dire qu’il y en a parmi eux des personnes qui sont physiquement avec nous en 2016 mais dont la tête est restée dans les années 70 ou 80. C’est donc dire qu’ils ne peuvent pas comprendre les enjeux actuels et relever les défis de notre temps.
En conclusion, la jeunesse burkinabè peut être une force, mais elle peut aussi devenir un boulet et même une bombe si on ne sait pas l’utiliser. Et les premiers à savoir comment utiliser la jeunesse, ce sont les jeunes, me semble-t-il. Il leur appartient donc de savoir quelle orientation politique prendre pour changer les choses.
Entretien réalisé par
Roseline Nitiéma (Stagiaire)
Lefaso.net
Source: LeFaso.net
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